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James Foley : vie et héritage d’un reporter engagé

James Foley : vie et héritage d’un reporter engagé

Vous connaissez peut-être son nom. Ou peut-être que c’est l’image qui vous revient d’abord : un homme en combinaison orange, agenouillé dans un désert. Cette image, Daech l’a fabriquée pour qu’elle devienne la seule chose dont on se souvienne de James Foley. C’est leur victoire, et nous refusons de la leur laisser. Parce qu’avant cette vidéo, avant la Syrie, avant tout ça, il y a eu un homme qui apprenait à lire à des gamins de Phoenix, qui priait dans une cellule obscure, qui revenait toujours sur le terrain après chaque traumatisme. Qui était vraiment Jim Foley ? La réponse est bien plus complexe, et bien plus humaine, que ce que les écrans ont montré.

D’enseignant à reporter de guerre : un chemin inattendu

James Wright Foley naît le 18 octobre 1973 à Rochester, dans le New Hampshire. Fils aîné d’une fratrie de cinq enfants, il grandit dans une famille profondément catholique. En 1996, il obtient son diplôme d’histoire et d’espagnol à l’université jésuite Marquette de Milwaukee, et s’engage aussitôt dans le programme Teach For America : pendant quatre ans, il enseigne à des élèves de l’école primaire Lowell, dans les quartiers défavorisés de Phoenix. Il promet des sorties au parc d’attractions à ses élèves s’ils viennent en cours tous les jours. Cette anecdote dit tout.

Ce n’est pas un homme pressé d’arriver. Après l’Arizona, il passe un master de création littéraire à l’université du Massachusetts à Amherst en 2003, puis enseigne l’écriture à des femmes seules à faibles revenus dans le Massachusetts, avant d’apprendre l’anglais à des détenus de la prison du comté de Cook à Chicago. Ce n’est qu’en 2007, à 34 ans, qu’il s’inscrit au Medill School of Journalism de la Northwestern University pour se reconvertir définitivement au journalisme. Ce détour par l’enseignement n’est pas un accident de parcours : c’est la colonne vertébrale de tout ce qu’il fera ensuite.

Irak, Afghanistan, Libye : les terrains qui ont forgé son regard

Dès 2008, James Foley s’embarque comme journaliste intégré en Irak, d’abord avec la Garde nationale de l’Indiana, puis sur des projets financés par l’USAID à Bagdad pour reconstruire la fonction publique irakienne. Ce n’est pas de l’adrénaline qu’il cherche, c’est la matière humaine que les grandes chaînes ne ramènent pas. En 2009 et 2010, il couvre l’Afghanistan dans les provinces de Nuristan, Nangarhar et Kunar, aux côtés de la 4e division d’infanterie américaine. En janvier 2011, il rejoint le journal militaire Stars and Stripes depuis Kandahar.

C’est en Libye que tout change. Le 5 avril 2011, alors qu’il couvre pour GlobalPost le soulèvement contre Kadhafi, il est capturé près de Brega avec trois collègues. Son confrère Anton Hammerl, photojournaliste sud-africano-britannique, est abattu lors de l’attaque. Foley, lui, est détenu 44 jours par les forces pro-Kadhafi. Libéré le 18 mai 2011, il rentre à Milwaukee pour remercier sa communauté, accorde une interview, et confie : “Vous ne voulez pas être défini comme ce type qui s’est fait capturer en 2011.” Quelques mois plus tard, il est de retour en Libye, présent le 20 octobre 2011 lors de la capture de Mouammar Kadhafi. Il était comme ça, Jim.

Syrie, 22 novembre 2012 : le jour où tout bascule

C’est un jour de Thanksgiving. James Foley quitte un cybercafé en compagnie du journaliste britannique John Cantlie, en direction de la frontière turque, dans le gouvernorat d’Idleb. Leur taxi et l’interprète de Foley ne seront pas retenus. Eux, si. Les premiers éléments laissent penser que le groupe qui les capture est lié au Front al-Nosra, une faction djihadiste qui ralliera plus tard l’État islamique. Sa détention se prolonge dans une prison des services de renseignement de l’armée de l’air syrienne à Damas, avant d’être transférée entre différentes geôles de Daech.

Pendant près de deux ans, sa famille, GlobalPost et le gouvernement américain cherchent à le localiser. En décembre 2013, les ravisseurs exigent une rançon de 100 millions d’euros, soit environ 132 millions de dollars, que ni la famille, ni l’employeur, ni Washington ne payeront. En juillet 2014, Barack Obama ordonne une opération des forces spéciales quelque part en Syrie. Les soldats arrivent trop tard : Foley a été déplacé. En juin 2014, le photojournaliste danois Daniel Rye Ottosen, libéré par Daech, transmet un message de Foley à sa famille. C’est le dernier signe de vie.

Dans la cellule : ce que les co-détenus ont révélé

Le journaliste français Nicolas Hénin, retenu captif sept mois dans la même cellule que Foley, a témoigné avec une précision glaçante. Foley devient rapidement le souffre-douleur des geôliers : ses gardiens ont appris que son frère Michael sert comme officier dans l’US Air Force. Il encaisse les coups, sans jamais se décomposer. Hénin le décrit comme quelqu’un qui “s’en prenait plein la gueule mais restait impassible”.

Moins connue est la dimension spirituelle de cette captivité. Contraints d’effectuer des ablutions rituelles, Foley se retrouve soudain déclaré converti à l’islam par ses geôliers, simplement parce qu’il s’était lavé les mains. Il tente d’expliquer qu’il prie Jésus. Faute de les convaincre, il choisit la paix de la cellule, et commence à prier cinq fois par jour, en parallèle de ses prières catholiques. Dans ses propres mots, rapportés par le documentaire de 2016 : “Je ne sais pas ce qu’il en est sur le plan théologique, mais j’ai essayé de ne pas dévier de ce principe.” Ce n’est pas un homme qui plie. C’est un homme qui s’adapte sans trahir ce qu’il est. À Hénin, il confie ce qu’il ferait s’il survivait : travailler au dialogue interreligieux entre les mondes chrétien et musulman, ou rejoindre le Comité pour la protection des journalistes.

Le 19 août 2014 : une mort mise en scène, un monde sous le choc

Le 19 août 2014, l’État islamique diffuse une vidéo intitulée A Message to America. James Foley, 40 ans, y apparaît agenouillé dans un désert non identifié, face à un homme entièrement vêtu de noir qui parle anglais avec un accent londonien. Le lendemain, le Conseil de sécurité américain confirme l’authenticité de la vidéo. Human Rights Watch qualifie l’acte de crime de guerre. La Maison-Blanche parle d'”attaque terroriste”. Obama annonce non pas la suspension des frappes aériennes, mais leur intensification : 14 frappes le jour même.

Le 23 août, Eliot Higgins, fondateur du collectif d’investigation Bellingcat, géolocalise le lieu d’exécution en croisant les images de la vidéo avec des données satellitaires. Il identifie une colline à l’entrée occidentale de la ville syrienne de Ratla. Le tueur au couteau sera identifié comme Mohammed Emwazi, dit “Jihadi John”, ex-rappeur britannique. Ce que l’on sait moins, c’est que parmi les geôliers de Foley figurait Najim Laachraoui, l’un des auteurs des attentats du 22 mars 2016 à Bruxelles. La chaîne de violence ne s’arrête pas à une frontière.

Qui était James Foley au-delà de la Une ?

Quelque part en Syrie, pendant sa captivité, James Foley tenait un livre entre les mains dans un bunker. Ce livre, c’était Let the Great World Spin, un roman de l’écrivain irlandais Colum McCann. Un photographe avait capturé ce moment. McCann découvre l’image par hasard après la mort de Foley, et en reste durablement hanté. Six ans plus tard, il rencontre Diane Foley, la mère de James. Ensemble, ils coécrivent American Mother, publié en 2024, un livre sur le deuil, le pardon, et ce que cela signifie de perdre un fils à la face du monde.

Ses proches décrivent un homme au sens de l’humour décapant, capable d’appeler n’importe qui “frère” dès la première poignée de main. Ses anciens élèves de Phoenix témoignent d’un enseignant qui restait en contact des années après. Ses collègues reporters évoquent quelqu’un animé non par la recherche du danger, mais par une obsession : mettre un visage sur des gens que personne ne regardait. Sa foi catholique n’était pas un ornement de façade ; elle était la matière même de son endurance.

La James W. Foley Legacy Foundation : transformer le deuil en action

Trois semaines après la mort de son fils, Diane Foley crée la James W. Foley Legacy Foundation. Ce n’est pas un geste symbolique. C’est une réponse directe à la conviction que le gouvernement américain avait failli : aucune négociation n’avait été engagée, et des otages innocents étaient morts pour ça. La fondation structure son action autour de trois engagements qui reflètent directement la vie de Jim :

  • Le soutien aux familles d’otages américains détenus à l’étranger et le plaidoyer pour leur libération auprès du gouvernement.
  • La protection des journalistes de guerre indépendants, souvent moins bien assurés et encadrés que les correspondants permanents des grands groupes de presse.
  • L’accès à l’éducation pour les jeunes des quartiers défavorisés, en mémoire des quatre années que Foley avait consacrées à l’enseignement avant le journalisme.

À ce jour, la fondation revendique la libération de plus de 170 citoyens américains retenus à l’étranger. La Northwestern University a rebaptisé son prix journalistique en James Foley Medill Medal for Courage in Journalism, décerné chaque année à un journaliste ou une équipe faisant preuve de courage moral, éthique ou physique dans l’exercice de leur métier. En 2025, Diane Foley a été reçue en audience par le pape Léon XIV au Vatican, accompagnée de Colum McCann, une reconnaissance rare et symboliquement forte pour une fondation qui tient sa légitimité d’un deuil transformé en combat.

Ce que James Foley a changé dans le journalisme de guerre

Sa mort a provoqué une onde de choc dans les rédactions que l’on sous-estime souvent. En 2014, l’Agence France-Presse annonce publiquement qu’elle n’acceptera plus de travaux de journalistes indépendants qui se rendent dans des zones où elle n’envoie pas ses propres permanents. Décision radicale, rarement citée, qui traduit une prise de conscience tardive : les freelances portent les mêmes risques que les salariés, sans les mêmes filets de sécurité. Le Frontline Freelance Register, outil de recensement et de protection des reporters indépendants, a été récompensé par la Fondation Foley pour son rôle dans cette prise de conscience collective.

La question reste ouverte, et nous l’assumons : le secteur est-il vraiment plus protecteur aujourd’hui, ou simplement plus conscient du danger ? Les chiffres du Comité pour la protection des journalistes ne permettent pas d’être optimiste. Mais le débat existe. Il a un nom, une date, un visage. Et ça, c’est déjà quelque chose que sa mort a rendu possible.

La mémoire de Jim, onze ans après

En 2016, son ami d’enfance Brian Oakes réalise le documentaire Jim : The James Foley Story, qui remporte le Prix du public au festival de Sundance. La même année, le chanteur britannique Sting compose The Empty Chair, une chanson dédiée à Foley, nommée aux Oscars. En 2024, American Mother de Colum McCann et Diane Foley prolonge ce travail de mémoire avec une sincérité dérangeante. En 2021, Diane Foley fait quelque chose que peu de mères auraient pu envisager : elle rencontre Alexanda Kotey, l’un des geôliers de son fils, condamné à la prison à vie aux États-Unis. Elle lui parle. Elle lui dit qui était vraiment Jim. Et lui, à la fin, lui serre la main, geste qu’un musulman radical n’est censé faire qu’avec une mère, une épouse ou une fille. Quelques jours plus tard, il lui écrit pour présenter ses excuses.

James Foley voulait donner une voix à ceux qui n’en avaient pas. C’est désormais sa mère qui porte la sienne, et qui refuse, avec une obstination admirable, que son fils soit réduit à une image de désert et d’orange.

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