Vous pouvez encore revoir Darie Boutboul, en octobre 2022, raconter aux Grosses Têtes qu’elle est restée quatre heures enfermée dans les toilettes de sa propre maison, sans téléphone, sortie de là par des amis. On rit. Elle a 64 ans, le ton est léger, la scène est presque trop ordinaire.
Puis le décor se déchire. Le père de son fils a été abattu le 27 décembre 1985, trois balles de .22 Long Rifle, sur le palier du 29, avenue Georges-Mandel. Le tireur n’a jamais été arrêté. Adrien, né en novembre 1982, avait trois ans. Devenu avocat, il a refusé de parler. Sa mère aussi : trop souffert. Ce mutisme n’est pas un trou dans la fiche. C’est une vie, et c’est ce que les récits de l’affaire oublient au moment où l’on croit tout savoir du calibre.
Un avocat qui porte le nom du mort, et qui ne commente pas
Adrien Perrot, fils de Darie Boutboul et de Jacques Perrot, a choisi le métier de son père. En 2015, un journaliste le joint. Il a 33 ans, il est avocat, il ne dira rien. C’est, à notre sens, le seul fait public solide sur sa vie d’adulte.
Nous ne vous donnerons ni cabinet, ni ville, ni fortune. Les pages qui le collent à un bureau parisien, à Nancy, à l’hypnose ou à un patrimoine chiffré mélangent des homonymes. Un homme qui a perdu son père tout petit, dans une affaire où sa grand-mère a été condamnée, n’a aucune raison d’alimenter un papier. Ce refus n’est pas un mystère à percer. C’est une limite. La suite se joue du côté de sa mère, et de ce qu’elle accepte encore de montrer.
Ce que Darie montre, et ce qu’elle laisse dehors
Née le 28 septembre 1958 à Boulogne-Billancourt, Darie Boutboul a été la première femme jockey amateur à gagner un tiercé, le 1er avril 1984, à Longchamp, sur Abdonski, un cheval offert par sa mère. Mariée en avril 1982 à Jacques Perrot, Laurent Fabius pour témoin, elle passe aux Grosses Têtes en 1984-1985, y revient de 1995 à 2001, puis reprend le micro en avril 2022 auprès de Laurent Ruquier.
Entre les deux, une maison d’hôtes près d’Orléans, pays d’enfance de sa mère, et un refus net de rouvrir le dossier. Deux livres, La Casaque de la chance en 1985, Pour l’amour des miens en 1995. Un 45 tours, Guerrière, avec François Feldman, la même année. L’album prévu chez Vogue en 1986 ne sort pas : les ennuis judiciaires coupent l’élan. Mise hors de cause dans le meurtre, elle connaît une garde à vue en juin 1989, après la mort de Bruno Dassac, puis elle est relâchée.
Ce retour sous la lumière, anecdotes de maison comprises, n’a rien d’une amnésie. C’est une frontière. Elle vous parle d’une porte de toilettes bloquée. Elle ne vous reparle pas du palier. Pour comprendre pourquoi cette frontière tient encore, il faut revenir au soir où le dîner a été décommandé.
Le soir où le dîner a été décommandé
Le 27 décembre 1985, vers 20 h 10, Jacques Perrot, 39 ans, ami de Fabius depuis Janson-de-Sailly, appelle un proche. Sa belle-mère annule le dîner, prétexte d’un frère en infarctus. Elle n’a pas de frère. Lui doit retrouver cet ami au Ballon des Ternes. Il ne sort pas vivant de l’immeuble. Portefeuille intact, pneu crevé, moto neutralisée : un guet-apens, pas un vol.
Le couple se déchirait sur la garde d’Adrien. Le 28 novembre 1985, la garde provisoire va à Darie, le père a un droit de visite, l’enfant ne doit pas quitter le territoire. Perrot fouille la belle-famille et parle d’un dossier béton. Le père de Darie, le stomatologue Robert Boutboul, est déclaré mort sur l’acte de mariage, puis retrouvé vivant dans l’annuaire. La belle-mère, radiée du barreau en 1981 après l’escroquerie aux Missions étrangères de Paris, a des comptes en Suisse. Le 5 janvier 1986, face caméra, elle lâche : « vous touchez à de la dynamite, n’y touchez pas ». Le crime a lieu un mois après la décision de garde. Cela ne prouve pas le mobile. Cela explique pourquoi personne, ici, n’a pu faire comme si c’était un simple fait divers. Quatre dates suffisent, à condition de ne pas les enjoliver.
| Repère | Ce qui est établi |
|---|---|
| 27 décembre 1985 | Jacques Perrot abattu, tueur et arme jamais retrouvés |
| 24 mars 1994 | Marie-Élisabeth Cons-Boutboul condamnée à 15 ans pour complicité d’assassinat, sans aveu |
| 28 décembre 1998 | Semi-liberté pour raisons de santé, après plus de neuf ans de détention |
| Avril 2021 | Mort à Blois, à 96 ans, toujours sans confession |
La cour a jugé sur l’intime conviction, pas sur l’arme du tireur, jamais retrouvée. Deux virements suisses vers Bruno Dassac, l’équivalent d’environ 140 000 francs, ont bien existé, le premier à l’automne 1986, le second à l’été 1987. Un magistrat a corrigé ceux qui les plaçaient dans les jours suivant le meurtre. Le corps de Dassac est repêché le 5 mai 1988 dans l’avant-port du Havre, une balle dans la nuque. Darie n’est pas dans ce tableau comme coupable. Si vous mélangez la mère et la fille, vous ratez l’affaire. Reste à voir ce que deux lectures opposées font d’un enfant de trois ans.
Deux thèses, et un enfant au milieu
La lecture familiale est la plus simple, et elle a suffi au jury. Perrot meurt parce qu’il veut son fils et menace de tout dire à Darie. Sa sœur Carole a défendu une autre piste, plus haute que le divorce, jusqu’à une hypothèse de raison d’État, avec un dossier disparu dans les heures qui suivent et un coffre visité. L’ancienne juge Marie-Odile Bertella-Geffroy, elle, tient le faisceau contre la belle-mère. Nous pouvons trouver la condamnation juste sur le commanditaire présumé, et trouver indécent de recycler le fils comme personnage de récit. Il avait trois ans. Il n’a rien choisi.
Avant de refermer la page, mieux vaut séparer ce qui tient de ce que les sites recopient, parfois jusqu’à l’invention.
- Établi : le meurtre, la condamnation de la grand-mère, la mise hors de cause de Darie, le silence du fils devenu avocat, la mort de Marie-Élisabeth en 2021 sans aveu, le retour radio sans récit du crime.
- Non établi : le cabinet actuel d’Adrien, une fortune chiffrée de sa mère, leur vie sentimentale, le lien qu’ils entretiennent aujourd’hui, l’identité du tireur.
- À écarter : l’idée qu’ils « se reconstruisent », qu’ils « tournent la page », ou qu’un homonyme trouvé en ligne est forcément le fils.
Ce qui reste, quand plus personne ne parle
En 1999, la grand-mère disait vouloir la vérité, « ne serait-ce que pour mes petit-fils ». Elle est morte sans la donner. Darie a écrit Pour l’amour des miens en 1995, l’année d’après le procès, puis a remis une casaque de micro près de quarante ans après le tiercé. Le fils a pris le métier de l’homme qu’on a tué, et le mutisme avec.
Nous connaissons le palier, l’heure, le calibre. Nous ne savons toujours pas ce qu’un homme de quarante-trois ans fait du prénom de son père, le jour où on le lui demande.

