Un jeu de cartes à 13 euros. Quarante cartes illustrées, une boîte sobre, une mécanique empruntée à l’enfance. Et pourtant, ce petit objet a suffi à faire monter la pression au ministère de l’Intérieur, à déclencher une plainte officielle, et à s’arracher en librairie en quelques jours. Vous vous demandez ce qui, dans ce jeu, dérange à ce point les sphères du pouvoir ? La réponse est plus révélatrice que le jeu lui-même.
Un jeu de cartes pas comme les autres
Fachorama reprend la mécanique classique du jeu des 7 familles, celle qu’on connaît depuis l’école primaire, et la retourne contre l’extrême droite française. Sorti le 7 novembre 2025 aux éditions Libertalia, en collaboration avec le collectif antifasciste La Horde, le jeu se compose de 40 cartes : 32 cartes “Fafs” représentant des profils fictifs mais très reconnaissables, et 8 jokers “Antifa” qui permettent de contrer l’adversaire.
Le principe est simple : réunir des familles thématiques. Ces familles dressent un panorama assez complet des courants qui structurent la droite radicale en France. En voici les sept catégories :
- Les nationalistes
- La fachosphère
- Les politiques
- Les réactionnaires
- Les complotistes
- Les réseaux religieux intégristes
- Les violents
Derrière cette apparente légèreté ludique se cache une ambition bien plus grande que de simplement divertir.
La Horde et Libertalia : deux acteurs engagés
La Horde est un site antifasciste de référence dont la devise résume parfaitement l’approche : “L’extrême droite, mieux la connaître pour mieux la combattre.” Face à eux, les éditions Libertalia, maison d’édition indépendante et libertaire installée à Montreuil, connue pour ses ouvrages engagés sur les luttes sociales et politiques. Ces deux structures ne se sont pas rencontrées par hasard pour Fachorama : elles avaient déjà collaboré sur Antifa : Le Jeu, un précédent qui établissait clairement la continuité de leur démarche militante.
Fachorama n’est pas une improvisation ni un coup médiatique monté à la hâte. C’est le fruit d’un travail documenté sur les profils réels de militants, de figures publiques et de réseaux qui composent l’écosystème de l’extrême droite française. Chaque carte, chaque caricature repose sur une base factuelle. Ces deux acteurs ne pensaient probablement pas, en réalisant ce jeu, déclencher ce qui allait ressembler à une affaire d’État.
Quand un ministre porte plainte contre un jeu
Tout bascule avec une carte en particulier : celle représentant “le flic raciste de la BAC qui fait du contrôle au faciès”. Le syndicat Alliance Police Nationale monte immédiatement au créneau, estimant que cette caricature constituait une diffamation envers les forces de l’ordre. La polémique enfle rapidement.
Ce qui suit est proprement inédit dans l’histoire culturelle française : Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, dépose personnellement une plainte pour diffamation envers une administration publique. Contre un jeu de société. Le geste est rarissime, presque impensable dans un État qui se réclame de la tradition de la satire. Pour mettre ce fait en perspective, rappelons que le député RN Grégoire de Fournas avait déjà tenté, quelques mois plus tôt, de faire retirer Antifa : Le Jeu des rayons de la FNAC, sans succès. La stratégie consistant à étouffer la satire par des voies officielles n’est donc pas nouvelle. Mais cette fois, la réaction officielle va produire exactement l’effet inverse de celui escompté.
L’effet Streisand : la censure qui fait la promotion
En quelques heures après l’annonce de la plainte ministérielle, Fachorama est en rupture de stock. Les librairies indépendantes sont dévalisées, les commandes en ligne explosent, et Libertalia se retrouve à gérer une demande qu’elle n’avait pas anticipée à cette échelle. Le phénomène médiatique prend une ampleur nationale, relayé par pratiquement tous les grands médias français.
L’ironie est totale : en voulant étouffer le jeu, le ministère lui a offert une visibilité que n’aurait jamais pu acheter aucune campagne marketing. Franceinfo publie un post sur le sujet qui génère près de 7 000 likes et 633 commentaires sur Instagram, transformant Fachorama en symbole d’une résistance culturelle spontanée. Le buzz, lui, retombe en quelques semaines. Mais la question qui reste en suspens est autrement plus sérieuse : celle de la liberté de satire en France, et de ce qu’il en reste quand un ministre décide de s’y attaquer.
Satire politique et liberté d’expression : la ligne rouge ?
La France a une relation ancienne et charnelle avec la satire politique. Du Canard Enchaîné fondé en 1915 aux caricatures de Charlie Hebdo, la tradition du dessin d’humour militant est constitutive de notre vie démocratique. Pointer du doigt le pouvoir, se moquer des puissants, dénoncer par l’absurde : ce sont des pratiques protégées, assumées, célébrées. Alors quand un ministre porte plainte contre un jeu de cartes, quelque chose se fissure dans ce pacte implicite.
Ce n’est pas un incident isolé. Plusieurs précédents récents montrent une tendance à vouloir criminaliser les formes de contestation culturelle :
- La tentative de retrait d’Antifa : Le Jeu des rayons de la FNAC par un député RN
- Des plaintes répétées contre des médias satiriques ou des comptes parodiques sur les réseaux sociaux
- Des pressions sur des libraires et des organisateurs de festivals pour déprogrammer des auteurs ou des ouvrages jugés trop politiques
Fachorama n’est peut-être que la partie émergée d’un iceberg bien plus lourd, celui d’une offensive progressive contre les espaces de critique et d’ironie qui structurent notre débat public.
Un outil pédagogique autant que ludique
Ce qui distingue Fachorama d’un simple objet militant, c’est sa dimension résolument pédagogique. Le jeu ne cite jamais directement de personnalités réelles. Pourtant, les caricatures renvoient sans ambiguïté à des figures très identifiables du paysage politique et médiatique français : les traits d’une ancienne dirigeante frontiste, la posture d’un philosophe réactionnaire ou d’une éditorialiste identitaire. Tout le monde comprend. Personne ne peut formellement se plaindre. C’est de la satire à l’état pur.
Nicolas Norrito, gérant des éditions Libertalia, l’a formulé simplement : “Au départ c’est une blague, mais on cherche aussi à faire connaître les profils des militants d’extrême droite.” Cette phrase dit tout sur l’ADN du projet : le rire comme porte d’entrée vers une connaissance sérieuse. Et Fachorama ne joue pas seul dans ce champ. L’outil CartoFaf de StreetPress recense par exemple 320 groupuscules d’extrême droite répartis dans 130 villes françaises, offrant une cartographie interactive complémentaire. Fachorama s’inscrit dans cet écosystème plus large de contre-information antifasciste, où l’on documente, recense, nomme et classe. Mais un jeu peut-il vraiment changer les esprits, là où des années de militantisme n’y ont pas suffi ?
Ce que Fachorama révèle de notre époque
Fachorama est le symptôme d’une France où l’extrême droite est devenue si banalisée, si présente dans les médias, les partis, les institutions, qu’il faut désormais un jeu de société pour en dresser la taxonomie. Ce n’est pas anodin. Quand on peut remplir sept familles de caricatures sans forcer le trait, c’est que le sujet est vaste, structuré, enraciné.
Et le paradoxe le plus fort, celui qui restera dans les mémoires, c’est que c’est précisément la réaction paniquée du pouvoir qui a confirmé l’utilité du jeu. Si Fachorama était vraiment sans importance, on n’en aurait pas entendu parler. Si les cartes étaient fausses, personne ne se serait reconnu dedans. La plainte du ministre a, involontairement, validé chaque ligne de la boîte.
Quand un gouvernement porte plainte contre un jeu de cartes, ce n’est plus le jeu qui est en crise, c’est la démocratie.

